La marchandisation de l’école
On sait les dégâts des politiques libérales dans les services publics, dont les structures de formation, de la maternelle à l’Université. On a, en vrac, la suppression de dizaines de milliers de postes, des RASED, de la formation pédagogique des maîtres en UIFM, la fin programmée de l’accès des enfants de 3 ans aux classes maternelles (remplacées par des sortes de « jardins d’enfants » comme ceux de Peppone dans les Don Camilo), la réforme du secondaire (pour soi-disant permettre aux élèves de choisir leur orientation et leurs options en fonction de leur « livret de compétences » et de leur évaluation), les séances de rattrapage dites de soutien personnalisé pour les élèves en difficulté, les prétendues évaluations des compétences (pour repérer les enfants à problème) sous forme de quizz et de petits exo (axés sur « les compétences de base » ; lire, écrire, compter, ce qui faisait déjà rêver Jules Ferry), l’ouverture des écoles et universités sur le monde des entreprises avec stages « de découverte » ou de 1ère expérience, les formations en alternance ou d’apprentissage, la loi LRU qui donne aux présidents d’université les pleins pouvoirs (sélection, recrutement, promotion, gestion, recherche de financements ou de fondations privés, choix des thèmes de recherche, etc.), la promotion des proviseurs et chefs d’établissement au rang de petits chefs napoléoniens, le développement de l’évaluation (de sanction et de tri, non pas formative et informative), le primat de « l’orientation », c’est-à-dire de la sélection des élèves vers des filières adaptées aux besoins utilitaires des entreprises, l’implication de ces dernières en tant que « fondations » pour compléter les budgets, le développement des heures.sup en lieu et place de recrutements, lesquels peuvent être faits via l’ANPE avec des gens recalés aux examens ou des prestataires extérieurs (truffés de retraités), la disparition programmée des « humanité » pour cause d’inutilité professionnelle, développement des boîtes privées de soutien scolaire ou de préparation aux concours ou examens, encouragé par des réductions d’impôt (soi-disant aides à la personne), subventions accrues pour les écoles privées, etc. , etc.
Toutes ces évolutions, sous prétexte de modernisation et de « benchmarking » (comparaison) avec l’étranger (voir enquête PISA ou classement de Shangaï), prises en ordre dispersé, n’ont l’air de rien. Pourtant elles relèvent de la même inspiration néolibérale et de la même stratégie des petites étapes (non réversibles ou « stratégie incrémentale ») par tranches de salami étalées dans le temps et séparées les unes des autres pour cacher le dessein réel des gouvernements. Il convient de décrypter, de « déconstruire » l’idéologie sous-jacente et les buts cachés (et en faveur de quels acteurs) de cette réformite aiguë et de deviner où celle-là va conduire le système de formation français.
En ce qui concerne l’idéologie il y a inspiration avant tout par la théorie économique dite standard. Celle-là suppose que les « marchés sont efficients » en régime de « concurrence pure et parfaite » (infinité d’offreurs et de demandeurs en ordre dispersé), « d’ophélimité » (transparence) de l’information, d’absence de coûts pour les reconversions d’industrie et de personnels. Le krach boursier de 2008 et les oligopoles de multinationales révèlent ce qu’il en est. Réellement : un modèle purement théorique qui, pourtant, est appliqué avec ferveur par les gouvernants et les experts du FMI, de l’OMC, de l’OCDE, de l’UE. Sur cette déjà fausse théorie s’appuie celle de l’offre : ce sont les entrepreneurs qui créent la demande et toutes les utilités ; par exemple, ils offrent les emplois. Quel retournement de sens ! Car les employeurs, en réalité, demandent des travailleurs capables d’occuper lesdits emplois sans moufter et, si possible, pour des queues de cerise sans protection sociale, sans droits syndicaux. Hélas, c’est facile à trouver, en Chine notamment. Ce sont les travailleurs qui offrent leur travail que les employeurs demandent pour faire de la production de marchandises de l’argent. Pour couronner l’idéologie économiciste libérale, s’ajoute le « monétarisme » qui reprend en fait la vieille théorie quantitative de la monnaie : celle-ci n’est qu’un voile, un simple étalon de mesure qui varie en fonction des émissions de monnaie, sources d’inflation et surtout de comportements de précaution et d’anticipation pour contrer la baisse de valeur des actifs et des rentes que ladite inflation amène. Or la monnaie (dont celle de crédit) n’est pas qu’un étalon de mesure des valeurs ; c’est aussi un moyen de paiement et une réserve de valeur et de puissance pour ceux qui en détiennent ; c’est pourquoi ils tout fait pour que l’inflation soit éradiquée, ce qui est le seul rôle de la BCE à partir du moment où elle est indépendante du pouvoir politique. L’idéologie a inspiré les gouvernants et les a poussés à la mettre en place via l’ordo-libéralisme teuton, à savoir que la détention du pouvoir législatif, détenu à la suite « d’élections démocratique » permet de faire voter les bonnes lois favorables au capital et à la finance.
Parallèlement, il y a eu l’action des multinationales et des banques ou des financiers pour étendre leurs marchés et développer leurs profits en produisant dans les pays low cost. Cela, ce n’est pas de l’idéologie, laquelle ne sert qu’à justifier les choses ; c’est du simple calcul gestionnaire et la simple application de la logique de maximisation des profits. Les multinationales (et les patronats) ont poussé à la mondialisation et à la transformation des boîtes (flexibilité, productivisme intensif, précarité du salariat, soi-disant gestion autonome des travailleurs, concentration sur le cœur de métier et externalisation ou délocalisation du reste, critères et objectifs de gestion avec statistiques, tableaux de bord, comptabilité, rémunérations au mérite et « responsabilisation du personnel sur les objectifs, demande de dévouement corps et âme du travailleur à l’entreprise, etc.) pour des raisons pratiques (techniques, commerciales et financières). Les dirigeants politiques ont accepté leur pression pour des raisons idéologiques, la théorie économique justifiant les choses : a priori pour les politicards imprégnés (comme les oies cendrées de Lorenz) à l’ENA, à HEC ou à Sciences-po ; après coup, pour justifier leur demande de libre circulation de tout, pour les patrons qui plus intéressés aux résultats de la « valeur pour l’actionnaire » via les stock-options. Résultat : la logique de la rentabilité à outrance, du toujours plus de fric, de la gestion über alles, de la toute- puissance du marché s’est imposé partout ; en 1er lieu dans le privé, ensuite dans le public à grands coups de New Public Management, de LOLF (loi organique des lois de finance), de RGPP (révision générale des politiques publiques). Le public, via les politicards, a donc adopté les critères de gestion du privé. Et cela dans tous les domaines des services publics, ce qui naturellement impacte l’éducation.
Tous les poncifs de « l’école capitaliste » (beau livre récent de Christian Laval) sont en place : les établissements sont dirigés par des petits chefs dotés des pleins pouvoirs (cela, c’est une accentuation portée par le sarkome de Sarkozy qui ne conçoit le pouvoir que sous sa forme napoléonienne) ; les profs sont gérés à la sauce RH (la responsable des RH du ministère était de la DRH de la RATP ; M. Chatel, ministre, ex-DRH chez l’Oréal : évaluations, bilans de compétences, rémunérations au mérite, usage des heures.sup, volant de main d’œuvre en CDD ou intérim, etc.) ; les élèves sont fichés et fliqués (fichier « base-élèves ») dès le plus jeune âge (afin de repérer les déviants sous prétexte de repérage des difficultés des élèves à problème) ) et sont dotés d’un livret de compétences (à l’instar de l’ex-livret ouvrier au 19ème siècle), lequel va être informatisé et communicable à des autorités extérieures (mairies, police, justice) sans aval des parents ; les écoles et les profs sont mis en concurrence via la future suppression, déjà bien entamée, de la carte scolaire et via les privilèges accordés à l’enseignement privé ; des « comparaisons » entre résultats des établissements permettent aux « clients » des services éducatifs de sélectionner les établissements, d’évaluer les profs qui y exercent (mauvais lycée égale mauvais profs), etc. Les connaissances sont complétées, voire éliminées à terme, par des « compétences », exactement comme dans les entreprises où elles ont remplacé les qualifications fondées sur des savoirs et des savoir-faire et corrélées avec des positions professionnelles (fixant les niveaux de salaire et de hiérarchie dans les conventions collectives). Lesdites compétences sont limitées aux savoirs fondamentaux de base (lire, écrire, compter à la sortie du primaire) et intègrent des savoir-être (traits de personnalité, attitudes vis-à-vis de l’entreprise ou de l’école ou de l’autorité, dévouement, fidélité à l’entreprise, souplesse d’échine, état d’esprit « positif » et non critique, capacité relationnelle et à « travailler en équipe », etc. ; panoplie complète de la RH en boîte). Les élèves sont responsables de la « construction d’eux-mêmes » en dehors de toute prise en considération de leur contexte social (comme dans les boîtes où les performances individuelles et les objectifs ignorent les collectifs de travail, les institutions, l’environnement économique et culturel). Ils s’auto-orientent dans les classes de transition et de choix (dès la 3ème ; il est question de supprimer le collège unique au profit d’une « personnalisation des parcours », avec mise en apprentissage dès 14 ans) avec l’aide des centres d’orientation et des profs transformés en psychologues de comptoir. Certes, dans l’école capitaliste les élèves des bonnes familles disposent, eux, de parents au courant des arcanes de l’éducation, de cours particuliers, de conseils avisés par le réseau familial. L’école aggrave donc les inégalités culturelles si bien montrées par Bourdieu et Passeron, years ago (les contenus et examens étaient calibrés sur les classes aisées).
A l’université, sous la poussée européenne bien volontiers acceptée (notamment par Jospin lors du « processus de Bologne » : avoir dans 10 ans la meilleure économie de la connaissance dans le monde ; suivi par le traité de Lisbonne) on a mis en place l’uniformisation des diplômes européens (le « LMD », licence, master, doctorat) pour pouvoir comparer les universités en mesurant et comparant les parcours professionnels les et les salaires des étudiants issus de telle ou telle université. Les frais de scolarité augmentent (parfois illégalement) ; on s’oriente vers les processus anglo-saxons où ils sont énormes comme, du reste, dans les écoles de commerce francaouis. C’est tout cela de gagné pour l’Etat et cela permet aux institutions les plus chères de recruter des profs prestigieux (ce qui justifie qu’elles soient coûteuses et vice versa). La chose est justifiée par la théorie économique du « capital humain » (Gary Becker). La formation personnelle est considérée comme un investissement privé dont la rentabilité dépend des rémunérations futures espérées et capitalisées lors de la carrière professionnelle ; les rétributions dépendent évidemment de la qualité de la formation suivie et par construction plus une école est célèbre (ce qui est estimé à partir des succès des anciens élèves : nombre de prix Nobel, de 1ers ministres, de PDG, etc.) plus l’investissement doit être élevé. On reconnaît là un raisonnement typiquement circulaire, spécialité de la pensée libérale. Evidemment cette logique économique pour un bien public amène une compétition féroce entre établissements, ce qui ne va pas tarder à descendre jusque vers les écoles primaires.
La formation est donc bel et bien intégrée à un processus général de marchandisation des services publics ; ce n’est pas étonnant quand on sait que les politicards, du reste idéologiquement acquis à cette logique, cèdent tout aux lobbies financiers et industriels. Lesquels cherchent des lieux où investir et où faire suer le burnous au maximum alors que la sphère privée de la production s’épuise par suite de surcapacités de production et de concurrence mondiale entre pays moins-disant. On est déjà dans une école à deux vitesses : cycle court et professionnel pour les enfants des classes sociales inférieures, cycle long et prometteur pour les autres ; cependant même le cycle long voit ses contenus orientés vers l’utilité professionnelle, la spécialisation, l’opératoire au détriment du général et des humanités. Faut-il rappeler que même chez Jules ferry l’éducation devait donner à chacun les moyens de conduire sa vie et d’être un citoyen apte à faire des choix sur la base de connaissances générales ? Par ailleurs, comme dans le privé, les profs sont pris dans un étau entre le travail prescrit par le ministère (à la place de l’autonomie dans leurs méthodes), les objectifs préfixés et imposés (circulaires et protals petits chefs) en termes de performances exigées, l’évaluation de leur mérite (lié auxdites performances exigées). Qui a dit que le libéralisme était fondé sur la liberté ?