les armes de la critique

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Le réalisme

Classé dans : politique — 10/20/2013 @ 10:52

Je me rappelle un slogan de mai 68 : soyez réalistes, demandez l’impossible. Belle formule en forme d’oxymore pour ridiculiser les tenants (aussi au sens anglais de tenanciers) du réalisme, de la « real-politics » à la Kissinger (prix Nobel de la paix après avoir été un des acteurs amerloques de la guerre du Vietnam), du bon sens petit-bourgeois. Bref de tous ceux qui tiennent à leurs positions acquises (« députains », banquiers, capitalistes, manageurs, notables, notaires, journaleux, « pubeux », communicants, rentiers, etc.) et à leur statut. Tous ceux qu’un vrai changement anti libéralo-capitalisme gênerait dans leurs petites affaires. Tous les Bouvard et Pécuchet de la France « moisie ». Et aussi les syndicalistes professionnels dont la position sociale dépend en fait du maintien du capitalisme. Songez à ce que le PCF/CGT n’a jamais été pour les coopératives et les mutuelles, pour l’économie sociale dans lesquelles il a toujours vu un facteur de démobilisation de la « classe ouvrière ». Et c’est vrai car dans une coopérative authentique, où les salariés disparaissent au profit des associés participant aux décisions et étant solidaires les uns des autres, il n’y a plus besoin de syndicat pour soi-disant défendre les travailleurs. Ce serait s’attaquer soi-même. Soyons utopistes et imaginons une société à la Proudhon : fédérée, associée, mutuelliste, coopérative, autogérée, décentralisée, libertaire… Comme l’avait parfaitement vu Proudhon, alors il ne saurait y avoir de syndicalisme, de corporations défendant leurs seuls intérêts, de représentants syndicaux détenant le pouvoir sur les travailleurs. CQFD : la société libérée du capital, du pouvoir, des représentants, des gouvernants contre les gouvernés se gère elle-même et se passe de défenseurs. Les syndicalistes institutionnels, professionnalisés disparaissent. Ce qui explique pourquoi certains syndicats empochaient les enveloppes de l’UIMM censées « fluidifier les rapports sociaux » comme l’a dit M. Sauvagnac actuellement en procès correctionnel. Ce qui fait comprendre pourquoi les syndicalistes-corpo sont attachés au système capitaliste puisqu’ils en vivent. Comme a dit je ne sais plus quel roi : protégez-moi de mes amis, mes ennemis, je m’en charge.
On comprend aisément que le réalisme est l’arme de destruction massive de toute velléité de réel changement. C’est le réalisme qui anime le Gland Méchant Flou qui veut à la fois recevoir les félicitations de ses copains des gouvernements de l’UE, les faveurs du FMI et autre OCDE, les grâces des agences de notation, les mamours de la Gross Angela, les encouragements de tous les libéraux de la terre (il n’a pas à se forcer car il en fait partie) et aider le pauvre peuple qu’il abreuve d’allocutions familiales et de compassion bourgeoise. Ce qui explique que Flanby est gélatineux, mou du genou, n’a pas de projet affichable car il lui faudrait choisir entre la chèvre de M. Séguy et le chou de Bruxelles. Tout ce qu’il peut dire au peuple, c’est veux-tu 2,5 cm de corde en plus pour folâtrer dans l’herbe polluée du capitalisme ? (dessin paru dans « l’Enragé », anagramme de général en mai 68). Rien de nouveau sous les vielles lunes libéralo-capitalistes.
Mais, au fait, c’est quoi cette pensée, cette doctrine du réalisme ? Cela a déjà à voir avec le matérialisme, dialectique ou non. Tout est matière ou machine ; c’est ça la réalité contre les fumeuses théories idéalistes, les psychologies des profondeurs qui prêtent à l’âme humaine des passions, des désirs, des envies impossibles à assouvir tant les faits sont les faits, les inégalités sont naturelles. Le droit naturel, au nom duquel tout le monde doit se plier à des phénomènes ou lois éternelles, est lui aussi un matérialisme, un réalisme de la nature à laquelle les hommes sont soumis. La théorie économique libérale est aussi un réalisme des lois permanentes et universelles de l’économie (libérale et capitaliste). Celui qui conteste ces lois économiques est aussi cinglé que celui qui n’adhère pas à la loi de la chute des corps ou à l’excellence du système communiste. A l’asile, comme sous Staline. Le réalisme est ainsi un scientisme, ce qui a, par exemple, consacré l’excellence de l’application du darwinisme à un évolutionnisme modèle Spencer pour les sciences sociales. Quand ce n’était pas un eugénisme largement connoté de racisme.
Le réalisme, c’est la soumission à la force, des choses, versus pseudo-scientifique, des rapports de pouvoir et de domination, versus politicard ou managérial. Le réalisme, c’est la politique de l’équilibre des forces (traités de 1815) entre nations, c’est « la politique du chien crevé au fil de l’eau », c’est-à-dire en rien faire contre le cours normal des choses, c’est ne pas s’engager dans ce qui n’est pas en notre pouvoir (stoïcisme), c’est ne pas aller contre les lois établies sous forme de « droit positif », c’est-à-dire simplement légalement édicté par les représentants du peuple dans la démocrassouille libérale et représentative. Le réalisme est un positivisme que tout le monde doit prendre en Comte ; comme l’Auguste doit faire rire. Le positif, fût-il très négatif comme el productivisme, la malbouffe, la raison d’Etat et le secret qui va avec, l’exploitation, la domination (y compris coloniale), voire l’esclavage encore dans certaines contrées…, c’est ce qui existe, ce qu’on peut voir, ce qui est prouvable, ce qui est réel. Et vice versa car ce qui est réel est positif.
On s’étonne que le réalisme soit si en honneur car la science elle-même a démontré depuis longtemps que si le réel, la matière existaient bien cela ne comptait guère puisque les hommes n’en ont pas la substance mais seulement une représentation, une idée, une image plus ou moins juste ou adéquate à la réalité cachée des « noumènes » que d’après Kant on ne peut pas connaître, au contraire des phénomènes. Et même pas, car lesdits phénomènes sont aussi saisis par des représentations, de même que la comptabilité ne donne pas des faits économiques pour les boîtes capitalistes mais seulement un modèle réduit de ces derniers, une interprétation particulière et orientée en faveur de l’idéologie libéralo-capitaliste. La science ne prétend plus être réaliste ; elle dit seulement que, en l’état des connaissances actuelles et des moyens disponibles de démonstration, l’interprétation présente des phénomènes semble la plus correcte sous réserve d’inventaire. La science n’est que « normale » (Thomas Kuhn), c’est-à-dire admise comme norme actuelle par la communauté scientifique, comme « non falsifiable » (Karl Popper) pour le moment car aucune épreuve de vérité ne peut établir le contraire. En revanche, n’est scientifique que ce qui peut être soumis à de telles épreuves. Bref, il n’y a pas de faits bruts sans passer par des représentations idéelles et sans interprétation méthodique.
Le réalisme, c’est un conséquentialisme car on n’évalue l’efficacité d’une décision ou d’une action qu’en fonction de ses résultats et effets réels par rapport aux attendus. Tout devient alors du mesurable, du quantitatif bien plus que du qualitatif, du comptable. Evidemment, on n’apprécie pas les effets pervers ou contre-productifs car ils ne sont pas attendus et car l’instrument de mesure a été construit en fonction du seul but visé par les décideurs. Si les conséquences sont « positives », alors la décision est validée. En général, en outre, les conséquences envisagées ne concernent que l’acteur qui a décidé de l’action et non l’environnement social ou physique. Proudhon avait déjà critiqué ce genre d’approche, le réalisme et l’idéalisme dans un même mouvement : la connaissance et l’action sont liées (pragmatisme) et toute construction de représentation de la réalité est « idéo-réaliste ». C’est à la fois une idée, provenant de la réalité observée et de l’action sur celle-ci, et un rapport à la réalité pour l’acteur. Lequel a des mobiles, des intentions, une volonté d’agir pour améliorer son sort par la pratique en situation de résolution de problème. Il est donc guidé par des désirs et des idées préalables à son action. Et cette situation est par construction collective de même que la coopération qui mène à agir, la coopération étant exigée de fait par l’interdépendance des fonctions issue de la division du travail. Il y a donc une « composition » intellectuelle entre l’idée et la réalité parce que l’action lie la théorie et la pratique dans un même processus de recherche de la validité de l’action, laquelle est guidée par la théorie antérieure, laquelle peut se trouver invalidée par l’action menée. Idéalisme et réalisme sont donc répudiés simultanément. « L’idée vient de l’action et revient à l’action sous peine de déchéance de l’agent ». Le travail, qui réunit la théorie et la pratique, se présente comme mode universel de formation.
Le réalisme est le moyen le plus employé pour piétiner la dimension morale des choses. Un marchand de Tapie vous balance tout de Goth qu’il peut Trichet puisque tout le monde fait pareil dans le métier. Ce qui renverse l’impératif catégorique kantien puisque comme c’est général, alors ce n’est pas mal au lieu de conduisez-vous de façon que votre comportement soit généralisable. C’est comme en politique : tout le monde triche, c’est général, donc c’est normal. Le réalisme, c’est alors de supporter qu’Assad zigouille son peuple avec des armes « normales » mais n’emploie pas d’armes chimiques, c’est faire des mamours au ras Poutine, c’est commercer avec la Chine, c’est accueillir le Qatar, c’est dire qu’on est une parfaite démocratie habilitée à mener des guerres contre le terrorisme et à faire des attentats ciblés, etc. le réalisme, c’est le TINA de Maggie (There is no alternative), c’est se soumettre au capital financier sans débander comme DSK, sans désemparer comme le capitaine de pédalo. En conclusion : quand j’entends réalisme, je pense à mes napoléons, quand j’ouis idéalisme, je vénère mon goupillon

3 commentaires

  1. siolgnal dit :

    encore fort bien vu merci

  2. siolgnal dit :

    perfect, merci Hadrien

  3. Hadrien dit :

    C’est par ailleurs curieux comment, pour certains, le réalisme peut être à sens unique. Ainsi, G. UGEUX a, sur son blog, cette formule savoureuse:
    « La base même de l’extrémisme est de croire à ses propres mirages sans se poser la question de savoir si le discours est connecté à la réalité »
    Sans doute avait-il lu peu avant, comme nous, ce billet de Jacques Sapir intitulé
    FUNKPROPAGANDA
    (destiné aux fanatiques de l’euro-béatitude et aux jusqu’au boutistes de l’euro):
    http://russeurope.hypotheses.org/1566
    « On ne peut manquer de remarquer que les annonces les plus extravagantes sur les effets positifs de l’Union Économique et Monétaire (avec des chiffres d’accroissement du commerce intra-zone de l’ordre de 200%) ont été faites au moment même de l’introduction de l’Euro. Le mensonge était effectivement très gros… Ces annonces ont clairement servi de justification aux politiques et aux politiciens de l’époque. Les mêmes arguments servent aujourd’hui à accréditer l’idée qu’une dissolution de l’Euro serait une catastrophe, car on utilise toujours à des fins de propagande, de « Funkpropaganda », les mêmes chiffres mais cette fois de manière inversée pour « prédire » un effondrement du commerce international des pays concernés et donc une chute du PIB dans le cas d’une sortie de l’Euro. »

    Le billet comporte une partie (sans doute destinée à G. Ugeux, qui réclame d’être « connecté à réalité ») portant le titre RETOUR À LA RÉALITÉ :

    MOYENNE 2001-2011 de croissances du PIB à prix constants:
    (portant sur la decennie suivant l’introduction de l’euro fiduciaire en 2000)
    Australie: 3,1
    Canada : 2,1%
    Etats-Unis: 1,9%
    Norvège : 1,8%
    Suède : 1,8%
    Suisse : 1,7%
    Royaume-Uni: 1,6%
    Zone euro : 1,1%

    Quant au mirage de l’euro-qui-protège-et-assure-la-convergence-économique:
    Une attention plus particulière a été prêtée au comportement relatif des 12 principaux pays (hors Chypre, Malte, etc.) au sein de la zone euro, depuis la crise (2007-2011):
    Luxembourg: 2,2
    Pays-bas: 1,1
    Autriche: 1,1
    Belgique: 0,8
    France : 0,7
    Allemagne: 0,5
    Finlande: 0,5
    Espagne: 0,3
    Portugal: 0,2
    Italie : – 0,5
    Grèce : – 0,7
    Irlande : – 0,9
    Moyenne Zone (12 pays): 0,4
    Ecart-type en % moyenne: 171%
    Ecart Min-Max en % moy.: 281%

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