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Les conceptions politiques de Proudhon (1809-1865)

Classé dans : politique — 05/06/2017 @ 9:55

La pensée politique de Proudhon est largement méconnue. Il est vrai qu’elle est éparse car abordée dans de nombreux ouvrages (environ 40) parus à différentes époques de sa courte vie. Et elle doit être éclairée par la lecture de sa correspondance (Editions Lacroix de 1875), de ses articles de journaux («  Mélanges  », Editions Lacroix 1868-1871) et surtout de ses carnets privés édités par Rivière entre 1960 et 1974  ; les Editions Rivière ont publié la dernière parution des śuvres fondamentales de Proudhon accompagnées de belles analyses et présentations par des spécialistes (dont Bouglé) de sa pensée entre 1923 et 1960. Une autre grande difficulté de la lecture du père de l’anarchisme (dixit Kropotkine) est qu’elle évolue au fil du temps, des nombreuses lectures de l’auteur, des événements vécus et observés puis analysés au cours de sa vie, des polémiques qu’il a menées contre ses adversaires politiques. Nous avons là une pensée toujours en mouvement et un auteur apte à se critiquer lui-même. C’est ainsi que nous avons un Proudhon tout à fait anarchiste à ses débuts; c’est un partisan du remplacement du «  gouvernement des hommes par l’administration des choses  » (St Simon), avant, sur la fin de sa carrière et après maints travaux, de devenir fédéraliste et de réhabiliter, non l’Etat, mais le pouvoir politique. C’est aussi une pensée que l’on dirait aujourd’hui systémique ou transdisciplinaire car elle ne sépare jamais les différentes instances du social. Il faut vaincre «  la triple alliance du trône, du coffre-fort et de l’autel  », mener le combat politique sur tous les plans  : politique, économique et idéologique, ce que redira Gramsci. C’est pourquoi Bouglé a dit de celle-ci que c’était «  une pensée à feux tournants  ». C’est encore une approche très dialectique, ce à quoi il faut ajouter que la méthode dialectique proudhonienne est tout à fait spécifique, on verra en quoi. Il y a donc de vrais problèmes dans l’étude des conceptions politiques de Proudhon  ; de plus, on ne saurait négliger que les analystes et commentateurs font évidemment un travail d’interprétation plus ou moins orienté. A ce stade, je ne dois pas cacher que ma propre lecture de notre penseur est marquée par mon adhésion au socialisme libertaire ou, si vous préférez, à l’anarchisme sociétaire fort différent de l’anarchisme individualiste de Stirner ou de l’anarchisme communiste de Bakounine. L’essentiel de la pensée politique, 2e approche de Proudhon, se trouve synthétisé dans le livre sur «  Les contradictions politiques  » publié par Rivière en 1952, dans «  Du principe fédératif  » (1862) et dans le magnifique livre testament de l’auteur  : De la capacité politique des classes ouvrières en France parue après sa mort en 1865.
Cette pensée a été en outre refoulée par le marxisme collectiviste, lequel a régné en France jusqu’en 1968, époque où on s’est à nouveau intéressé à Proudhon. D’où la naissance avec Jean Bancal, Bernard Voyenne, Rose-Marie Ferenczy de la Société Pierre-Joseph Proudhon, société toujours vivace et pleine de nouveaux talents. Et ce n’est pas un hasard car le socialisme décentralisateur, communaliste et «  girondin  » de notre penseur était à gauche le seul concurrent idéologique du léninisme ou du socialisme autoritaire dont on connaît toutes les dérives. On a accusé Proudhon de se contredire en permanence. C’est naturellement faux car il a toujours poursuivi son but initial  : défendre le peuple et car cela résulte aussi de la dynamique de sa pensée évolutive. Et surtout, c’est lié à sa dialectique des contradictoires que l’on verra ci-après. Enfin, la lecture des livres proudhoniens est aussi rendue difficile par le fait qu’il employait le langage de son temps alors qu’il en changeait souvent le sens pour justifier des idées tout à fait nouvelles.
Puis, Proudhon a été attaqué au nom des nouveaux mantras idéologiques de la modernité. On a exhumé son «  antisémitisme  », mot apparu pourtant longtemps après sa mort. Le socialisme collectiviste étant mort en 1989 (mur de Berlin) et 1991 (décès de l’URSS), il fallait aux libéraux tuer aussi le socialisme libéral. L’attaque, menée par Poliakov, Sternhell, BHL et consorts s’est largement fondée sur une petite phrase extraite des carnets privés de Proudhon (phrase par ailleurs tronquée par ses utilisateurs qui ont gommé l’attaque qu’elle contenait aussi sur les Anglais et qui n’ont pas signalé que les carnets étaient purement personnels), phrase qui aurait ensemencé d’antisémitisme le socialisme français dès le XIXe  siècle. C’est amusant car cette phrase n’a été publiée qu’en 1960 (Edition Rivière des Carnets). Bel anachronisme et tromperie. Il est vrai, cependant que Proudhon a une «  humeur anti-juive  » fréquente et cela pour 2 raisons  : son hostilité à la religion hébraïque marquée par un Dieu hostile, autoritaire et vengeur et son ineptie du Juif financier (idiotie car, les Juifs riches étaient fort rares  ; bêtise partagée par Marx dans sa «  Question juive  »). Cette humeur n’est en aucun cas raciale ou d’origine chrétienne et il est vrai que nombre de socialistes de l’époque la partageait. Mais le nazisme, semble-t-il, permet de faire dans l’anachronisme… Et les courants féministes s’en sont mêlés en signalant l’antiféminisme de l’auteur (dont le posthume «  La pornocratie ou les femmes dans les temps modernes  » est le paroxysme non destiné à la publication par l’auteur). Ce n’est pas totalement juste. N’a-t-il pas écrit  : «  je crois en la prépotence de l’homme et à la prééminence de la femme  ». N’a-t-il pas confié aux femmes ce qu’il donnait comme la fonction la plus éminente de la société, à savoir l’éducation des enfants. Disons qu’il a partagé les préjugés de son temps en étant parfaitement patriarcal et traditionnel car, s’il démontrait l’égalité des deux sexes dans La pornocratie, il leur attribuait hélas (mais faudrait-il condamner Aristote parce qu’il était pour l’exposition des enfants mal formés  ?) des fonctions différentes dans le ménage. Toute pensée a ses scories et il ne s’agit que d’en prendre le meilleur. Ajoutons que Proudhon, comme bien des socialistes de son temps, ne voulait pas que les femmes travaillent comme domestiques et encore moins comme ouvrières. On voit facilement pourquoi à l’époque.
Et, bien entendu, on a qualifié Proudhon d’antidémocrate, ce qui est évidemment complètement faux comme on va le voir ci-après. Nous allons donc aborder les 3 chapitres qui donnent forme aux deux finalités principales de son action, à savoir la liberté et la justice  : les bases théoriques de ses positions politiques, sa critique de la démocratie et ses propositions constructives (le fédéralisme intégral).

A) Les soubassements théoriques des positions politiques de Proudhon

La pensée de Proudhon est anti-individualiste, ce que certains ont trahi en le rangeant récemment dans le camp libéral. Notre penseur est avant tout un sociologue ainsi que l’ont établi entre autres Bouglé et Gurvitch. Il a forcé le droit collectif à respecter le droit individuel et vice versa en les combinant. Il a tenu à ne pas opposer l’individu et la société mais à les faire se nourrir l’un de l’autre. Il est un des fondateurs du droit social (thèse de Gurvitch sur le droit social parue en 1932). Sophie Chambost montre elle aussi que Proudhon attache le plus grand prix au droit et aux règles ou régulations du concert social.
Proudhon répudie l’opposition individualisme vs collectivisme, public vs privé car si la société est à l’origine de la formation et de l’insertion sociale de toute personne (son personnalisme mis en relief par Emmanuel Mounier), elle est aussi créée par les individus qui cherchent à se réaliser en poursuivant leurs propres fins, ce qui lui donne une dynamique immanente, par émergence issue des interactions entre acteurs, de solutions sociales nouvelles au cours de l’histoire. La personne proudhonienne est toujours un animal social et pas seulement un «  animal politique  » comme l’avait pensé Aristote.
Notre auteur pense que les êtres collectifs (communes, entreprises, associations, corporations, provinces, etc.) sont réels. Contre l’accusation d’organicisme portée alors à son encontre, il faut donc comprendre que ces êtres collectifs sont avant tout moraux et symboliques, sont des associations volontaires liées par des valeurs et des intérêts communs. C’est pourquoi notre penseur insiste tant sur «  les représentations collectives  » (chose que l’on retrouve chez Durkheim), sur la «  conscience collective  », sur le caractère fondamental du droit en tant que régulateur des liens sociaux. Proudhon met en relief la “morale collective”, celle qui émerge du fond des âges au cours de l’évolution des relations sociales; c’est une manifestation du social: “la morale est la révélation du collectif à l’homme”. Elle correspond à ce qu’Orwell appelait “the common decency”, création collective et historique du peuple conter la “moraline” bourgeoise. En tant qu’êtres réels et collectifs, les groupements sociaux ne perdurent que s’ils arrivent à articuler des intérêts communs et des valeurs unificatrices qui coordonnent les conduites de leurs membres en direction d’un projet de vie, de finalités spécifiques à réaliser afin de persévérer dans leur être, afin de conserver, comme on dit aujourd’hui, leur identité particulière dans le concert social. Ce qui signifie que le droit ne saurait être seulement celui des individus  ; il doit aussi conforter le droit collectif des groupements. Or ce ne peut être qu’une instance politique qui définisse le droit sur un territoire vaste et complexe.
De l’existence réelle d’une multiplicité d’êtres collectifs, Proudhon en arrive à une conception de la société fondée sur un irréductible pluralisme et sur le conflit qui en résulte. Le pluralisme est par construction conflictuel puisque les projets de vie des êtres collectifs ne coïncident pas et peuvent être opposés. Ainsi, le conflit est la marque de la dynamique sociale car si le pouvoir politique, ou, pis, religieux, veut uniformiser la société, la réduire au fantasme de l’UN, cela tend à supprimer la liberté des groupes sociaux et par là à tuer «  l’effervescence sociale  ». C’est cependant la réalité et la nécessité du conflit qui justifient chez Proudhon l’émergence secondaire du pouvoir politique  : «  avant de se gouverner, la société travaille  ». La coexistence pacifique (illusion des communautaristes et autres multiculturalistes) des groupements sociaux n’étant pas assurée, leurs conflits potentiels ou avérés n’étant pas à stériliser, la société a besoin d’un régulateur, d’un arbitre situé entre les parties et non au-dessus et en dehors comme dans la théorie politique classique. C’est cela qui rend indispensable un pouvoir politique et juridique qui puisse coordonner de l’intérieur les actions sociales des uns et des autres.
Pour persévérer dans leur être (cela dit dans l’inspiration de Spinoza), les personnes ou les groupes ont besoin de leur liberté de penser et d’agir. C’est pourquoi la liberté proudhonienne est un synonyme de pouvoir et même de force (d’action, de conviction, de pensée). On peut même affirmer sans ambages que le pouvoir, c’est la liberté, ce qu’Amartya SEN a retrouvé avec sa notion de «  capabilités  » (capacités d’action  : à quoi sert un savoir si l’on ne dispose pas des moyens réels de l’appliquer aux situations vécues de l’acteur  ?). Cette position extraordinaire, et pour cela peu comprise ou rejetée, ne réduit pas le pouvoir au commandement comme dans la plupart des théories du pouvoir politique (ou autre). Le pouvoir n’est pas la capacité d’obtenir l’obéissance des assujettis  ; c’est la liberté d’action de chacun à articuler avec celle des autres dans les relations sociales. Ce qui suppose que l’organisation et la structuration des acteurs et des actions sociales permettent à chacun de jouer son propre rôle sans contraintes allant au-delà des nécessités de la cohésion sociétale, ce qui implique une démocratie réelle et non formelle pour la participation de tous à la préparation des décisions collectives engageant le bien commun  ; et donc, bien sûr, à la prise de décision en vue de l’intérêt général. Celui-ci ne saurait donc être fixé seulement par une instance centrale munie en plus de tous les pouvoirs, fût-elle élue, qu’elle soit unitaire (cas français) ou politiquement fédérale (cas des USA ou de l’Allemagne) munie d’un pouvoir absolu et indivisible. Une fois prises, les décisions doivent «  faire autorité  », ce qui signifie que les acteurs sociaux, personnes ou groupes, les reconnaissent comme légitimes, ce qui part du bas au lieu du haut. On ne peut adhérer qu’à ce à quoi on a volontairement participé. Le pouvoir classique est descendant et imposé, alors que l’autorité légitime procède des acteurs et est reconnaissance du droit de commander.
Dans le schéma proudhonien, ce qui compte le plus ce sont les relations entre acteurs de façon que tout le monde puisse y participer à armes égales. C’est pourquoi notre auteur ne voit pas de contradiction entre la liberté et l’égalité. En effet, la liberté, en tant que volonté autonome de participation, suppose que l’acteur soit reconnu dans son égale dignité  ; sinon, il ne participera pas de bon gré à l’action commune (gage d’efficacité accrue). Pas de liberté sans égalité, pas d’égalité sans liberté, contrairement aux âneries de Tocqueville qui voit dans les deux notions une contradiction  : l’égalité empêcherait la liberté et la liberté détruirait l’égalité. Non, le couple liberté/égalité est «  une composition  », une combinaison, certes instable et dont le curseur est souvent mal placé. C’est pourquoi Proudhon a pu écrire, dans le sillage de Rousseau, que «  l’homme le plus libre est celui qui a le plus de relations  » car la coopération multiplie «  les forces collectives  » («  Qu’est-ce que la propriété  ?  » 1840) et augmente donc le rayon d’action de chacun de même que la coopération, qui suppose mutualité du respect, accroît les forces de tous.
Une des raisons qu’a Proudhon pour justifier l’autonomie des acteurs sociaux en tant qu’êtres de pouvoir disposant du pouvoir de l’être, réside dans sa théorie de la connaissance, son idéo-réalisme (Bancal), son pragmatisme anticipateur. «  L’idée vient de l’action et revient à l’action à peine de déchéance pour l’agent  », c’est l’idée-force très «  Fouillée  » de notre auteur. Cela signifie que les idées acquises guident l’action, que celle-ci en retour permet de les infirmer, compléter, modifier  ; cela implique que, devant un problème nouveau rencontré en situation d’action, l’acteur doit innover pour résoudre le problème qui s’est présenté à lui en dehors de la routine et des habitudes. La pensée est donc un processus incessant d’aller-retour entre les situations problèmes, l’action, la réflexion et la connaissance. C’est à la fois pratique, concret, inséré dans la réalité des situations d’action et de vie, et conceptuel, cognitif (idéo-réaliste, donc). Idée ou pensée ou savoir forment donc, là encore, une composition. C’est pourquoi, Proudhon voyait dans le travail, qui unit dans l’action la théorie et la pratique, un «  mode universel d’enseignement  ». Il s’ensuit que les acteurs doivent être libres de trouver des solutions aux problèmes qu’ils rencontrent parce qu’ils sont les mieux à même de les connaître en situation puisqu’ils les vivent et parce que de la mise en débat des choses au sein du groupe jaillit une intelligence collective. En effet, la situation commune force chacun «  à limer sa cervelle contre celle d’autrui  » (Montaigne)  ; en effet de la mise en commun des idées des uns et des autres surviennent peu à peu une approche et une connaissance collectives permettant de mieux résoudre les problèmes rencontrés ici et maintenant.
Proudhon fonde sa liberté-pouvoir-force sur une dialectique très particulière, celle des contradictoires qui sont en composition et non en opposition. Chez Aristote, nous avons des oppositions binaires car les termes de la contradiction (par exemple, le jour et la nuit) s’excluent mutuellement. Chez Hegel et Marx, la dialectique est un processus, un mouvement de dépassement dans un 3e terme, la synthèse par définition progressive par rapport à l’opposition antérieure. Cette dialectique est récusée par Proudhon car elle implique un progrès incessant, voire un évolutionnisme mécanique, qui lui répugne puisque pour lui alors la liberté des hommes serait fort réduite, car dans ces conditions le conflit qui structure les relations sociales pourrait disparaître en tant que moteur de la dynamique sociale, laquelle produit des émergences et non des fatalités ou de la providence. «  La synthèse est gouvernementale, elle est antérieure et supérieure aux termes qu’elle unit  », «  la contradiction ne se résout pas, pas plus que les deux pôles d’une pile ne s’attirent  ». Cette dialectique «  sérielle  » (notion empruntée à Fourier) a été présentée dans «  La création de l’ordre et de l’humanité  » parue en 1843  ; elle nous dit aussi que toutes les contradictions forment une chaîne de relations, un système d’interdépendance tout à fait instable et conflictuel car les contradictoires se retrouvent dans tous les domaines (autorité et liberté, par exemple que l’on retrouve dans les champs politique, économique, social, culturel, ou liberté et égalité ou public/privé). En 1846 (Le système des contradictions économiques, sous-titré «  Philosophie de la misère  », d’où le brûlot de Marx, «  Misère de la philosophie  »), Proudhon remplace série par système, mot qui aujourd’hui a fait florès. Ce terme traduit la nécessité d’approches transdisciplinaires, si chère à Edgar Morin, dans l’analyse des «  sinuosités sociales  » interdépendantes. Pour notre auteur, les contradictoires sont en équilibration permanente, via l’action et l’interaction sociale, lesquelles ne peuvent se développer que si elles sont libres de le faire. Une situation historique et sociale ne montre jamais que le positionnement du curseur entre les contradictoires. Jusqu’à présent le curseur autorité/liberté est positionné en faveur du pouvoir vu comme descendant, autoritaire, absolu  ; dans la société anarchiste, la liberté de chaque acteur sera première. L’action politique juste consiste alors à établir la «  balance  » des contradictoires de façon à placer le curseur au mieux compte tenu des circonstances et des rapports de force.
Il y a une anthropologie spéciale chez Proudhon. L’homme n’est ni bon (idée attribuée à Rousseau), ni mauvais, idée catholique de la nature pécheresse des hommes (St Augustin), nature qui force à introduire le pouvoir politique pour les empêcher de se nuire (St Thomas d’Aquin). C’est aussi l’origine du Léviathan de Hobbes et une idée-force du prétendu libéralisme à partir de l’économie  : les vices privés deviennent des vertus publiques (Mandeville) via la «  main invisible du marché  » (idée métaphorique de Smith mais caricaturée par le libéralisme). A quoi le libéral Spencer, faisant une lecture spécieuse de Darwin, ajoutera le «  struggle for life  », la lutte pour la vie des hommes et des cultures les uns contre les autres, les meilleurs remportant la victoire sur les plus faibles. L’homme est lui-même une composition car il est fait de raison, de sentiments, de passions, de désirs, d’intellect et de sensibilité, d’amour-propre et d’amour des autres, d’individualité et d’altruisme, d’attachement et d’arrachement… C’est du reste ce qui fait sa liberté car il ne parviendra jamais à se connaître totalement lui-même, car il est confronté à son incomplétude et à ses contradictions internes. Proudhon récuse donc la vieille séparation entre le corps et l’âme, entre la matière et la pensée  ; c’est pourquoi il n’y a d’association valable que si elle mélange intérêts et valeurs. On a mal compris sa prétendue hostilité aux associations (qualifiées de communistes à l’époque) qui ne visait que celles fondées sur une valeur à l’instar de l’harmonie de Fourier, de la fraternité de Leroux ou du talent de Cabet. Proudhon ne fonde pas non plus l’association sur la base des seuls intérêts comme dans une société commerciale car il lui manquerait l’affectio societatis, un ciment moral et affectif.
Il n’y a pas de nature humaine figée chez Proudhon (thème de la perfectibilité lancé par Condorcet) en ce qui concerne une essence immuable ou des caractéristiques communes à toutes les cultures dans l’histoire ou dans l’espace. La seule chose qui soit innée chez tous les hommes, c’est un potentiel commun, par exemple celui de parler n’importe quelle langue (compétence de Chomsky) ou d’arriver à la notion de Justice. Mais cela n’est pas si facile. Il faut d’abord que le petit enfant perçoive confusément que ses éducateurs partagent équitablement les fonctions éducatives et domestiques. Alors, si c’est le cas, ce que l’on ne voit pas dans toutes les cultures, il accède au stade de la perception de la justice. A l’école, dans les relations aux autres et aux enseignants, si elles sont équilibrées et respectueuses, cette aperception se consolidera en sentiment. Puis au travail et dans les organisations, il verra comment les travailleurs sont traités. Le sujet en arrivera ainsi à l’idée de justice via un processus de comparaison et une faculté d’indignation appuyée sur des critères d’appréciation donnés par les milieux d’appartenance et le niveau d’éducation. Lesquels sont divers et le sujet devra alors se forger sa propre conception des principes de justice si, naturellement, il est libre de le faire et dispose des connaissances et capabilités utiles pour discriminer sur des critères pertinents. Ces principes ne constituent en aucun cas une vérité absolue et cela est valable pour toutes les valeurs morales et toutes les idées. Proudhon part donc en guerre contre ce qu’il appelle des «  Absolus  », donc des transcendances postulées et le plus souvent imposées aux esprits par les différents pouvoirs (religieux, politique, économique, culturel). Parmi ces absolus qui stérilisent la pensée et l’action en les figeant par rapport à des idéaux, dans une perfection qui une fois atteinte, ne saurait être modifiée, il y a le mythe du progrès incessant des sociétés alors que celles-ci ne prouvent qu’un mouvement qui peut être aussi régressif. Du reste le seul progrès souhaitable est celui de la morale collective et individuelle (Philosophie du progrès, 1854). La justice et la liberté commandent pour cette raison de veiller à la mise en place d’une société qui facilite le développement des facultés et des potentiels humains. C’est pourquoi l’éducation ne peut être qu’une «  démopédie  » au sein de la démocratie.

B) La critique proudhonienne de la démocratie représentative

Proudhon critique vertement la démocratie représentative, non pas pour l’éliminer mais pour la rendre réelle. On ne comprend rien à cet auteur si on ne prend pas au pied de la lettre sa devise  : destruam et aedificabo (je détruis et je construirai). Là, je vais examiner le moment «  déconstructeur  », comme on dit aujourd’hui, de la pensée proudhonienne. Je dois confesser que j’essaie d’actualiser et d’interpréter, voire d’extrapoler dans une synthèse, les écrits proudhoniens sans trahir leur esprit.
La démocratie représentative repose sur la place excessive et irréaliste qui occupe le pouvoir politique (PP) qui y est placé à l’extérieur et en surplomb de la société. Le PP devient le deus ex machina de la société, son organisateur, son directeur (au double sens de buts à atteindre et de commandement), son gardien, son protecteur et parfois son «  flic  ». Pour cette raison, le PP a une tendance immanente à tout envahir, à tout réglementer, à tout surveiller et contrôler, à tout centraliser et standardiser. C’est un «  Absolu  » qui relève d’une souveraineté une et indivisible sur la société, que l’Etat soit unitaire ou fédéral. Quand on songe que la France dispose actuellement de 400 000 normes (en partie liées à l’inflation européenne), on ne peut que constater la justesse du diagnostic de Proudhon. Rappelons que les absolus stérilisent la société, l’initiative, l’imagination et la créativité, ce qui a notamment tué la «  Sublime porte  » ottomane bien installée dans son fauteuil théologico-politique (au sens de Spinoza). Pire  : le PP est devenu Etat, ce qui n’est que la forme la plus absolutiste et centralisatrice de l’instance politique d’un pays. Car l’Etat est conçu en quelque sorte comme une forteresse détenant le monopole du pouvoir. Cela a donné des idées fausses aux révolutionnaires  : il suffit de s’emparer de la forteresse étatique «  pour ensuite tourner ses canons contre ses anciens occupants  ». il n’y a qu’à faire la révolution seulement politique pour ensuite révolutionner la société. Ce à quoi Proudhon a répondu qu’on ne peut pas «  changer la société par décret  » (Crozier) car c’est un système complexe tout à la fois politique, économique et culturel. Il faut au contraire changer dans le domaine social avant d’obtenir une vraie démocratie politique  : «  la révolution politique est le but, la révolution sociale, le moyen  ». Cette stratégie proudhonienne va donc à l’encontre de tous les tenants du changement par la voie politique, que ce soit par la révolution ou par la voie électorale. D’où l’hostilité des léninistes et autres marxistes révolutionnaires à la pensée de Proudhon. D’où l’impasse où se trouvent les socialistes actuels qui par leur détention du PP ont conduit des politiques libérales contraires à celles exigées par la culture populaire.
La démocratie «  bourgeoise  » et son PP-Etat sont une construction juridique purement formelle. Si le pouvoir de la société sur elle-même (la souveraineté) appartient théoriquement au peuple, en réalité elle est symbolisée par l’absolutisme de l’Etat qui transforme sa puissance, qui n’est que potentielle, en puissance réelle car organisée juridiquement. L’Etat a été inventé pour enlever la détention de la souveraineté au roi, pour la rendre impersonnelle. Mais l’Etat n’existe pas, il n’y a que les «  appareils d’Etat  », les gouvernants et les représentants. Ce sont eux qui mettent en acte la puissance théorique de l’Etat. Mais les gouvernants, qui ne sont que les détenteurs provisoires du pouvoir d’Etat, en profitent pour le monopoliser, pour dire que l’Etat, c’est nous car nous avons été élus pour définir l’intérêt général en tant que relevant de la société tout entière qui a élu la Chambre des représentants comme hologramme ou microcosme en réduction du peuple souverain tout entier. Pure fiction légale, dit Proudhon. Loin de la légitimité dont l’origine réside sociologiquement et réellement dans la société, laquelle préexiste au gouvernement et aux représentants. De toute façon, aux yeux de Proudhon et de son pluralisme sociétal, la souveraineté doit se partager entre les acteurs et non pas se présenter comme absolue, une et indivisible, ce qui est une monstruosité purement française.
La séparation des pouvoirs, venue de Montesquieu, politique, législatif, judiciaire n’est qu’un saucissonnage juridique. On le constate aisément avec la Ve  République qui actuellement a remis tous les pouvoirs au président élu au suffrage universel et où le judiciaire n’est pas un pouvoir mais seulement une «  autorité  », raison pour laquelle la CJUE ne cesse de critiquer la France. La séparation réelle des pouvoirs demanderait que l’on procède à des élections dédiées pour chacune des instances à partir des forces sociologiques effectives du corps social ou que celles-ci puissent les saisir directement sans en passer par des obstacles institutionnels.
Le mode de désignation des représentants est purement atomistique, individu par individu, sans tenir compte des groupements dans lesquels les sujets s’enracinent et auxquels ils sont attachés car c’est là que se trouve leur vie. En France, l’électeur est censé se scinder de façon à ne voter que pour la volonté générale. Comme si un individu pouvait se détacher de ses propres conceptions des choses  ! Vouloir constituer l’expression de la volonté générale, qui ne peut se forger que sociologiquement et au nom du collectif, à partir d’une arithmétique de la majorité est un pur non-sens dont la conséquence est de donner le pouvoir légal de «  donner et casser la loi  » (Bodin) à ladite majorité.
Dans le système représentatif libéral, la société, en tant que communauté globale quoique pluraliste, en tant que système ou totalité, n’est pas représentée  ; son intérêt général (IG) de persévérer dans son identité et son histoire spécifique n’est pas pris en compte. En fait l’IG global du système sociétal n’y est que le rassemblement des utilités particulières des membres de la majorité, qu’un compromis alors que les électeurs ne votent pas pour eux mais seulement pour des représentants censés les servir. C’est lié à l’atomisme des suffrages mais aussi au fait que les circonscriptions électorales sont largement arbitraires (comme le récent découpage en 13 régions ou le vote pour l’élection du Parlement européen) et établies en dehors de toute réalité sociologique, culturelle ou historique ou économique. Ce qu’on doit représenter, ce sont les acteurs et forces sociales réels où les électeurs sont impliqués directement  : communes (d’où le communalisme de Proudhon), provinces (par exemple, Pays Basque, Bretagne, Catalogne, Corse, Occitanie…), corporations économiques, communautés en tout genre). En aucun cas, l’IG n’est fondé sur le suffrage atomistique, ni sur les décisions politiques des représentants qu’il permet de désigner. L’IG est à négocier entre les représentants directs des groupements sociaux réels. Ces élus sont munis d’un mandat impératif, ce qui, pour moi prolongeant la réflexion proudhonienne, ne relève que de l’obéissance aux finalités décidées par chaque groupe représentatif d’une fonction sociale ou d’une force sociale effective. Le «  délégué  » proudhonien (qui en outre est assisté de conseillers) ne peut en effet négocier que s’il est libre de transiger sur les délais et sur les moyens et seulement sur cela  ; sinon il n’y aurait rien à discuter entre acteurs. Ne pas transiger sur les buts est la marque d’un vrai réformisme  ; celui qui fait des concessions mais les fait pour toujours progresser vers des changements substantiels permettant d’avancer vers les buts visés par le groupement.
Le système représentatif bourgeois est fondé sur le contrat social à la Rousseau. Or ce contrat est vide de contenu, ce qui donne un chèque en blanc aux soi-disant représentants élus. Il ne comporte aucune clause économique, sociale ou culturelle, ce qui confirme le principe libéral qui veut que le PP et le droit soient neutres par rapport aux différentes conceptions du monde. Ce qui est à l’évidence un mensonge puisque, par exemple, depuis 1983 en France, les gouvernants n’ont cessé de pousser les feux en direction de ce que j’appelle le libéralo-capitalisme, à savoir le libre-échange sans limites, la concurrence sans freins, la liberté quasi totale de la finance. Ce qui est évidemment une conception du monde et un modèle de société qui a été mis en place en contravention avec la volonté du peuple (consulté en 2005, ayant voté non au TCE et se l’étant vu imposer ensuite par le seul parlement  !). On ne doit pas nier les conceptions du monde qui animent les groupements sociaux  ; on doit organiser le système démocratique pour qu’elles puissent s’exprimer et compter dans les votes. C’est ainsi que les acteurs sociaux pourront passer entre eux un «  pacte social  » qui est de fédération et non d’imposition d’une unité factice contre le pluralisme. Ainsi, on pourra supprimer l’énorme coupure libérale entre dirigeants et dirigés, entre élus et représentés.

· Les solutions de Proudhon dans son socialisme intégral

Proudhon va proposer un système qui permet l’expression de tous les acteurs et de leurs intérêts. Il va équilibrer les pouvoirs, par exemple en faisant de la propriété (sociale même si elle est individuelle) un opposant au PP  : «  il faut au pouvoir politique le contrefort du pouvoir économique  ». Ce système est fondé sur la liberté et le triple aspect de la Justice. Celle-ci est, dans le domaine socio-économique, la «  mutualité  », l’échange réciproque équivalent contre équivalent garanti par le droit  : «  organisons le droit et laissons faire la boutique  » et par des institutions régulatrices, que l’on verra ci-après, qui s’opposent fortement à l’idée d’un Proudhon libéral. Dans le champ des relations sociales, la Justice est le respect de la dignité de chacun même si cela engage notre sécurité, c’est l’égalité des droits, l’équilibre des statuts et des devoirs dans les interactions sociales. Enfin, dans le domaine politique, la Justice est l’égale participation de tous à la prise en charge de la définition des orientations communes, à l’élaboration d’un projet pour toute la société et des choix majeurs pour le modèle social et les valeurs déterminant les attentes réciproques des acteurs dans la recherche du bien commun.
Je passe rapidement sur l’aspect le plus connu de la Justice chez Proudhon, à savoir l’égale dignité de tous dans les relations sociales et cela dans tous les domaines de l’action sociale et donc des conduites morales des personnes. Il n’y a pas de dignité mutuelle des échangistes si le contrat d’échange n’est pas équilibré, si le poids des deux parties n’est pas égal. Il ne saurait y avoir une démocratie réelle si tous les citoyens ne peuvent pas s’exprimer et participer à armes égales à l’émergence des décisions engageant le bine commun. Il n’y a pas de relations sociales d’entente, de coopération, de fraternité si l’exigence éthique d’égalité de dignité des personnes et des groupements n’est pas respectée en toutes circonstances et en toute matière.
Proudhon pense qu’il faut organiser, régler le pouvoir économique pour qu’il puisse faire contrepoids (en instituant une égalité institutionnelle dans les rapports de force) au PP et pour assurer simultanément la mutualité et la transparence des échanges. Certes, il conserve le contrat et la concurrence qui est  : «  la liberté de se passer des services de quelqu’un qui les surfait  ». Cependant, le contrat n’a plus rien à voir avec celui passé librement entre deux personnes. Il est régi par le droit des échanges, lequel le rend équilibré en interdisant tout ce qui peut être léonin. C’est une évidence car même les libéraux devraient savoir qu’avant de contracter il faut un droit des contrats et que celui-ci est par construction sociopolitique car il ne peut dépendre des parties. C’est cela que la loi El Khonerie permet de violer en mettant sur le même plan le patron et l’ouvrier, l’entreprise et le syndicat en dehors des conventions collectives et du droit du travail. Cette loi restaure le fameux  : «  le renard libre dans le poulailler libre  » de Jaurès. Le contrat purement privé ne peut se passer que dans un cadre social préétabli. Notre auteur préconise au moins trois formes de propriété. La privée exploitée par une famille qui, si elle ne peut le faire par ses propres moyens et loue le bien, doit accepter que 30 ans de loyers vaillent acquisition dudit bien par le locataire. La sociale, à savoir les mutuelles et les coopératives qui font foisonner les moyens et qui assurent une solidarité entre leurs membres (loin des mutuelles actuelles qui ne font que de la «  mutualisation  » des ressources et des dépenses). Car Proudhon voit bien que pour conserver son indépendance le petit producteur doit s’associer  : «  la petite culture est aussi sotte que la petite industrie  » à cause de la mise en śuvre des «  forces collectives  » (technologie, coopération, division du travail) et de la concurrence. Celle-ci doit être encadrée car les processus économiques conduisent rapidement au monopole dans le cas contraire. Et une propriété publique si les forces collectives à mettre en śuvre sont très importantes  : ce sont les «  compagnies ouvrières  » possédées et dirigées en mains communes par les acteurs concernés (communes, consommateurs, salariés, PP central), incessibles et indivisibles et autogérées par les travailleurs. Elles sont donc socialisées et non étatisées comme EDF en 1946.
Ce n’est pas tout  ; Proudhon prévoit toute une série de dispositifs mis au service de tous les acteurs économiques  : statistiques nationales (il n’y en avait pas à l’époque), docks, magasins généraux, expositions et foires, mercuriales et «  une Banque du peuple  » procurant un crédit dont les frais sont réduits à ceux de gestion sans intérêts à payer et fournissant une monnaie de crédit à tous les membres de son réseau… Bien plus, Proudhon insère tous les acteurs dans des structures de mise en relation et de négociation des intérêts. Nous avons le syndicat de la production industrielle («  la Sociale des cités  ») et celui de l’agriculture («  la Marianne des champs  ») qui, associés, donnent le syndicat général de la production. Ensuite ce syndicat s’allie à celui des consommateurs pour constituer le «  syndicat général de la production et de la consommation  ». Dois-je préciser que cette prise en compte organisée de la consommation a été proposée avant 1865  ? C’est pas mal pour un type que les opposants ont fantasmé en paysan attardé n’ayant rien compris à l’industrie et à la finance  ! Mais Proudhon, contrairement à maints socialistes a travaillé, lui  : prote, imprimeur, comptable, fondé de pouvoir de Gautier Frères, journaliste et directeur de journal et même éphémère banquier (Banque du peuple en 1849). De son expérience chez les Gautier (entreprise de batellerie), Proudhon a tiré une anecdote savoureuse montrant en quelle estime il tenait les experts sortis des Grandes Écoles («  ces séminaires de l’aristocratie  »)  : un ingénieur des ponts avait construit un pont sur la Saône trop bas pour les péniches. Les bateliers se plaignirent. Réponse du polytechnicien  : les ponts, c’est fait pour passer dessus, pas dessous  ! Par rapport à ces gens-là, Proudhon a voulu rendre le pouvoir aux «  petites gens  » dont l’intelligence pratique et vécue est infiniment supérieure à celle des technocrates.
Sur le plan politique, Proudhon entend remettre le pouvoir au sein de la société tout entière, à le rendre à ses seuls propriétaires légitimes (les personnes et les groupements de base), à le faire remonter «  de la circonférence au centre et de la base au sommet  », à redonner à chaque acteur son autonomie en ce qui concerne sa sphère de vie et ses intérêts propres. Il veut cantonner le PP à des fonctions de fixation des objectifs généraux, de coordination, d’animation, d’impulsion  ; certainement pas de gestion, «  d’exécution  ». Il veut le répartir entre tous les acteurs pour en finir avec une souveraineté absolue et exercée d’en-haut par un personnel spécialisé. Le pouvoir est alors non seulement distribué équitablement entre les parties mais encore décentralisé et pluriel.
Proudhon fait émaner le pouvoir législatif de la société tout entière. Il est assuré par deux chambres  : celle des professions (dont les élus sont sélectionnés par étages successifs au sein du syndicat général de la production et de la consommation à partir des cellules de base  : mutuelles, coopératives de production et de consommation, usines et branches d’industrie, associations de consommateurs…) et une chambre territoriale. Celle-ci est aussi formée par étages à partir des localités jusqu’au niveau national en passant par l’étape provinciale. On a ainsi une cascade remontante de «  délégués  » à partir du bas, chaque étage élisant les membres du rang supérieur. Les chambres nomment le pouvoir exécutif, lequel est parfaitement révocable, de même que les délégués s’ils perdent la confiance de leurs électeurs. A quoi s’ajoute un pouvoir judiciaire sans doute élu mais j’extrapole car Proudhon ne le dit pas  ? Et encore, ce que notre réformateur a appelé le «  pouvoir enseignant  » qui remplit la fonction la plus importante de la société. Les membres nationaux du pouvoir enseignant sont élus à partir de délégués eux-mêmes élus par les structures de base de l’enseignement et en remontant les échelons territoriaux  ; les écoles ont un conseil d’administration constitué en pluripartisme (professeurs, représentants des parents d’élèves, élèves majeurs, représentants locaux des professions). J’extrapole là encore mais en prenant soin de ne pas travestir l’inspiration proudhonienne. En effet, Proudhon mort fort jeune, du reste en dictant sur son lit de mourant les derniers chapitres de sa capacité politique des classes ouvrières en France, n’a pas pu synthétiser ses propositions dont certaines figurent dans ses śuvres posthumes.
On voit ainsi les caractéristiques majeures du système fédératif prôné par Proudhon  : il est tout à la fois économique, politique, juridique et culturel (au sens de prise en compte des cultures et des communautés peuplant la société). Il est décentralisateur et ne fait remonter au niveau central que ce que les échelons de base ne peuvent pas traiter, comme, par exemple, la monnaie commune, la défense extérieure, la diplomatie, la justice… On observe que cette architecture du PP est l’inverse de celle de l’UE, laquelle condescend, dans son faux principe de subsidiarité, à laisser aux étages inférieurs ce dont la bureaucratie centrale ne peut pas ou ne veut pas s’occuper. Proudhon retrouve ainsi la veine des vieux penseurs chrétiens, à l’origine du primat des communautés de base (Marsile de Padoue, Althusius) et du vrai principe de subsidiarité. Il fonde un «  pacte fédératif dont toute partie peut s’extraire en cas de violation de ses droits et du pacte lui-même qui ne vaut association et union que pour des intérêts et des valeurs communs et librement consentis. Enfin, il est clair que le pacte fédératif est parfaitement démocratique. Sans surinterpréter Proudhon, je pense qu’il ne saurait s’y trouver des élus multi-mandatés (car chaque fonction sociale représentée est réelle, sociologiquement établie et spécialisée) ni dans le temps ni dans l’espace. Il apparaît enfin et surtout peut être que le système proudhonien de PP est à la fois une structure et un processus permanent de mise en expression des intérêts de chaque acteur impliqué dans une fonction sociale (économique, éducative, culturelle, judiciaire), de mise en débat et de négociation entre acteurs, de règlement des conflits tant potentiels que déclarés, de détermination des finalités relatives au bien commun pour tous les acteurs. C’est de ce système qu’émerge peu à peu la détermination de l’intérêt général du pays et non de la décision de représentants seulement politiques pouvant statuer sur tout. J’insiste sur le caractère permanent du fonctionnement de cette démocratie, ce qui nous éloigne définitivement du système actuel qui n’est que juridique, légal, procédural et intermittent. Car entre deux élections les représentants se croient (et ils le font) habilités à ne décider des choses qu’en fonction de leurs amis et de leurs intérêts de corps de politiciens professionnels englués dans des appartenances partisanes. Du reste, on constate que le système proudhonien se passe aisément des partis. Ce devrait être cela la VIe  République si l’on est encore socialiste  ! Les critiques jugent le projet de Proudhon utopique. C’est faux dans la réalité car il existe déjà partiellement avec les confédérations syndicales  : on y a d’un côté des échelons territoriaux (union locale, départementale et régionale) et de l’autre des branches d’industrie  ou corporations professionnelles. Ce système résulte de la fusion des Bourses du travail de Pelloutier et des syndicats professionnels.
Je dois rappeler que la droite à la Maurras a tenté de récupérer Proudhon via le cercle Proudhon créé par Georges Valois avant la guerre de 14/18  ; le régime corporatif de Vichy a fait de même. Ce que je viens d’exposer montre combien il s’agissait d’une manipulation politique pour se rapprocher du monde ouvrier et salarial. L’actuelle Société P-J Proudhon remet les pendules à l’heure.

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