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Individu et système

Classé dans : politique — 10/20/2017 @ 9:04

Je viens de lire dans le bouquin du philosophe Frédéric Gros (« Désobéir ») un commentaire fort intéressant (comme le livre) sur le procès Eichmann. Le problème posé, notamment par Hannah Arendt sur « la banalité du mal », est celui de la responsabilité individuelle d’une personne monstrueuse, qui peut relever des psys, ou de celle d’un système auquel le criminel n’aurait fait qu’obéir. On sait qu’au nom du système, les bonnes âmes ont vite fait d’exonérer les individues de toute responsabilité, que si le système fonctionne tout seul il devient inutile de forger des projets de changement et qu’il suffit d’attendre qu’il tombe comme une poire blette. C’est ce que disait le marxisme vulgaire au nom du déterminisme historique et c’est ce que prétend le néolibéralisme au nom de la spontanéité créatrice du marché libre de toute entrave. Inversement, on a assisté à la montée en flèche de la « psychologisation » des phénomènes sociaux, ce qui présente l’avantage de dédouaner les puissants, les managers, les patrons des conséquences négatives des décisions des entreprises (apr exemple sur l’organisation du travail ou le mode de management), en fait les leurs. Autrefois, on opposait l’individu au collectif, la liberté individuelle à l’intervention de l’Etat ou du gouvernement.
Il y eut la belle période du structuralisme dans lequel le sujet disparaissait totalement (un système socio-économique sans sujet, sans acteur, sans liberté). Puis celle du système auto-régulé, auto-ré-organisateur de ses défaillances dans son environnement. Mais Crozier a montré qu’en fait, si le système (entreprise dans sa sociologie de base, mais société par extension) cadre les actions et les décisions par des règles, il reste maints degrés de liberté dus aux « trous » et aux « bruits »du système qui a du jeu (comme une pièce mal calibrée ou usée), ce qui permet aux acteurs d’y jouer leur propre jeu. Car tout système comporte des lacunes et est victime de l’impossibilité de tout prévoir, notamment face aux évolutions extérieures. Comme disait Pierre Dac, le seul mouvement sérieux est le « MOU », mouvement ondulatoire universel . On peut en déduire que les acteurs gardent une bonne part de responsabilité car ils exploitent les ressources et les incertitudes du système à leur profit contre les autres partenaires et rivaux. Eichmann n’a pas créé le totalitarisme nazi mais il y a tiré son épingle du jeu » avec intelligence bureaucratique, carriérisme et opportunisme. Maqueron na pas créé la démocrassouille de la Vème ripoublique mais il a su sans servir au mieux de son ambition.
L’opposition système vs individu est caractéristique d’un type de pensée qui fonctionne de façon binaire sur l’opposition des contraires exactement comme le moderne Maqueron raisonne sur le « en même temps ». C’est tout à fait dépassé et c’est inexact ; la complexité des choses veut qu’on raisonne en termes de combinaison des contradictoires, de « composition » comme disait Proudhon. Et il est évident qu’un système ne peut être actionné, utilisé, détourné que par des personnes, ce qui élimine toute coupure entre « l’acteur et le système ». Le système n’est pas construit sur l’opposition individu vs structure systémique ; c’est une articulation, une relation instable entre les objets, les techniques, les règles, les acteurs ; c’est un système hommes-machines-produits qui évolue, est incertain, procure des latitudes et des occasions d’action. Le système est le fruit du passé et des moyens existants, de la culture en place, des attentes réciproques des acteurs ; on ne peut en faire table rase ni l’utiliser tout seul à son seul profit car il constitue forcément la rampe de lancement de l’avenir pour les acteurs qui sauront en tirer parti et le faire évoluer. Naturellement, le système en place comme cadre d’actions, de moyens et de règles, ouvre des occasions ou des possibilités aux acteurs mais tout n’est pas possible. ce qui y est désirable n’est pas forcément faisable techniquement ou économiquement ni souhaitable moralement pour tous les acteurs. En tant que phénomène social total, en tant que structure « surdéterminée » par de multiples facteurs combinés, interdépendants mais en partie autonomes, le système ne peut pas être détruit brutalement par ne révolution seulement politique car il faudrait vaincre simultanément « l’alliance du trône, du coffre-fort et de l’autel » (Proudhon).
Mais si le système est en quelque sorte « résistif », cela ne veut pas dire qu’on ne peut rien y faire. Il y a plusieurs attitudes possibles : s’en servir pour ses intérêts, c’est la position des néolibéraux et des puissants qui y trouvent leur position d’exploitation et de domination ; l’accepter et s’y fondre comme le fait le consommateur attaché à sa seule vie matérielle ou le résigné ou le croyant en un monde meilleur ; le combattre tant individuellement que collectivement. Certes, le collabo n’y est pas à mettre sur le même plan que le missionnaire propagateur, tel Maqueron envers le SLC ou Eichmann pour la « solution finale ». Ces acteurs sont responsables du bon fonctionnement et de la propagation du système.
Ceux qui profitent du système (les soumis et les exploiteurs) sont responsables de leurs actes et des conséquences dramatiques du système libéralo-capitaliste (SLC) : destruction de la planète, précarité et pauvreté, inégalités abyssales, disparition de la démocratie, montée des nationalismes, guerres larvées entre idéologies et pour se disputer les ressources, montée de l’ignorance et regain de l’obscurantisme religieux, etc. La banalité (du mal) de Maqueron, en tant que partisan du SLC vient tout simplement de sa bêtise (au sens d’Arendt) qui est de faire comme les trois petits singes : ne rien voir, ne rien dire, ne rien faire contre, obéir aux normes du SLC sans esprit critique, par soumission à sa logique qu’il a sucée dans les grandes écoles du pouvoir. La religion laïque de Maqueron, c’est l’islam SLC, c’est la soumission à ses règles, au regard de ses confrères dirigeants.
Pour ne pas être complice du SLC, il faut résister ; il faut faire acte de « désobéissance civile » (Gros), c’est-à-dire lutter au jour le jour au nom de ses convictions, il faut « s’engager » comme disait Sartre. Comment  vu qu’on ne saurait prendre le système de front tant il est puissant et assis. Mais on sait qu’il n’est pas homogène, que ses partisans et exploitants ont des divergences d’intérêts, qu’il a des trous béants, qu’il n’a pas de centre de commandement mondial, ni même national. Qu’il n’a pas été construit volontairement par quelques uns mais qu’il est un construit historique et immanent résultant de la convergence fortuite puis organisée de forces néolibérales. Soyons tous et chacun des colibris qui apportent leur petite goutte d’eau pour éteindre l’incendie de la forêt, des papillons dont le battement des ailes va provoquer un cyclone anti SLC.
Ce qui veut dire que chacun peut et doit faire ce qu’il peut, ici et maintenant, là où il est, seul ou avec d’autres pour construire des espaces de vie et de pratiques, même très limités, qui invalident la logique du SLC. cela se fait, non pas de front, mais à côté et autrement par l’action directe et l’expérimentation de nouvelles formes sociales de coopération et de solidarité. Puis, de proche en proche, ces initiatives finiront par se fédérer de sorte que le SLC devienne une coquille vide. C’est la vieille leçon de l’anarcho-syndicalisme. C’est ce que le visiblement libéral mais bien intentionné Frédéric Gros semble ignorer.

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