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De la démagogie macronienne : la suppression de l’ENA

Classé dans : politique — 04/19/2019 @ 11:00

La fuite des projets de Mac-Tron dans les médias, sans doute organisée aux fins de ballons d’essai, nous apprend que le malhomme voudrait supprimer l’ENA. C’est de la démagogie en forme de métonymie car on prend alors le symbole pour le système. Car les vrais problèmes sont celui de la construction même du système scolaire en France et le système des grands corps d’Etat qui sévissent dans ce pays centralisé, hiérarchique et autoritaire à base de « noblesse d’Etat » et « d’héritiers ». Le problème est celui de la formation et de la reproduction des « élites », de la réalité de l’égalité des chances dans un régime méritocratique en apparence mais hyper sélectif en réalité ; à quoi s’ajoute évidemment le caractère monopolistique de la détention du pouvoir par une classe dirigeante quasiment inamovible. La Grande-Bretagne n’a pas d’ENA et pourtant c’est toujours la même classe sociale qui est aux manettes via Eton puis Oxford et Cambridge.
Voyons en premier les effets plus que néfastes du système des grands corps d’Etat. Ils dirigent tout, ils forment des corporations fermées, ils excipent de leur parcours méritocratique pour prétendre détenir la légitimité de commander et décider, ils sont organisés en réseau d’influence, ils sont hiérarchisés et pratiquent un exercice du pouvoir vertical et descendant. Ils sont formatés par la même logique, technicienne et idéologique qui leur fait croire (ce à quoi ils adhèrent volontiers car c’est la source de leur pouvoir) qu’ils ont toujours raison y compris contre le bon sens. Clemenceau disait : si vous voulez que l’Allemagne perde la guerre, donnez-lui une école polytechnique ; Proudhon racontait l’anecdote suivante : un X-ponts avait construit un pont sur la Saône si bas que les péniches ne pouvaient plus passer dessous ; les bateliers se plaignirent mais l’ingénieur leur répondit : les ponts, c’est fait pour passer dessus, pas dessous. Autre anecdote : les ingénieurs d’EDF, dans les années 50, avaient construit une ligne à haute tension au-dessus des vignes en espalier de la région de Bordeaux (vignes taillées verticalement et étendues sur des fils de fer et malheureusement parallèles à la ligne) ; les viticulteurs recevaient des décharges électriques par temps d’orage et dues aux courants induits par la ligne ; ils se plaignirent et la réponse des grands ingénieurs fut : vous n’avez qu’à planter ou replanter vos vignes perpendiculairement à la ligne. Belle réponse quand on sait qu’une vigne ne fait du bon vin qu’après 40 ans. Ces grands corps sont à l’origine d’une technostructure omnisciente et omnipotente. Et le pire est qu’il suffit d’en être diplômé pour que dès la sortie de la grande école la carrière soit déterminée en fonction du classement de sortie. A quoi s’ajoute naturellement le réseau des anciens pour pousser soi-disant les plus méritants mais en fait ceux qui ont les meilleures relations et ceux qui sont dans la ligne et obéissent sagement au pouvoir. C’est du reste la principale cause du manque d’innovation dans notre pays. Et cela correspond parfaitement à une conception en quelque sorte néolithique de l’exercice du pouvoir : c’est celui qui a le plus gros Massu qui commande. Par l’effet du réseau et de la diplômite méritocratique (je sais, j’ai ahané pour étudier, je fais partie des meilleurs, donc j’ai le droit de diriger), il est très facile d’installer une classe dirigeante monopoliste qui s’incruste dans tous les rouages de l’Etat et envahit l’espace politique. D’où la présence des énarques à tous les leviers du pouvoir. La chose est aggravée par les « portes tournantes » entre le privé et le public (pantouflage dans les deux sens) et par le jacobinisme indécrottable des dirigeants francouis. Solution : casser les grands corps et n’admettre aux plus hautes fonctions que ceux qui ont prouvé leur valeur dans une longue expérience de terrain (comme en Allemagne). Problème : Mac-Tron n’en veut certainement pas car il a besoin pour son impérium vertical et jupitérien du relais de grands fonctionnaires obéissants et à son service. En outre, comme il en vient, il croit que le savoir théorique et gestionnaire vaut plus que la pratique.
En ce qui concerne le système scolaire tout est organisé pour la reproduction sociale et culturelle des élites issues de la classe dirigeante, tant dans le privé que dans le public. Le contenu des enseignements correspond à celui détenu par la classe bourgeoise. Il y a une relation biunivoque entre ce contenu et celui nécessaire à l’occupation des fonctions de direction, notamment avec l’emprise des mathématiques comme voie royale. Blanquer prétend casser cela avec ses options (12 au lieu des filières S, L, ES…) offrant soi-disant une liberté de choix aux élèves dès la seconde. Ce qui suppose qu’à 15/16 ans, l’élève sait ce qu’il veut faire comme profession et études supérieures et qu’il ne subit pas l’influence des parents et de son milieu. Or les professions sont évaluées socialement et c’est leur bonne appréciation qui attire les candidats et détermine la filière de scolarité adéquate. De plus, l’enseignement supérieur est construit de façon à privilégier les bonnes filières vers les bonnes professions. Du reste, on apprend que 70 % des élèves touchés par la réforme à la prochaine rentrée ont choisi l’option Math ! Blanquer, c’est la liberté libérale sans déterminations ; c’est aussi le clivage accentué de l’éducation nationale entre les filières d’élite et de reproduction sociale et le reste très majoritaire et bon à former de futurs smicards très cultivés.
Le système d’orientation et de sélection fait que la sélection des primus inter pares s’opère très tôt et dans la bonne direction ; à cette fin l’existence de deux systèmes, privé et public, de formation est une aubaine pour une sélection soit par l’argent soit par une bonne information sur les bonnes filières. La filière technique, comme le travail manuel, est méprisée et sert d’espace de relégation. La plupart des parents ne disposent pas des codes pour choisir les bonnes filières et limitent leurs ambitions à ce qui est possible pour leur classe sociale. Rappelons que l’essentiel des énarques est passé d’abord par Sciences Po, l’ENA n’étant que le couronnement d’un long processus antérieur de sélection
Les moyens d’égalisation des chances sont indigents. De moins en moins de pensionnats pour les élèves des zones rurales, plus de salles d’études où les élèves faisaient « en même temps » leurs devoirs sans l’aide des parents ou de tuteurs, pauvreté des bibliothèques, des pédagothèques et des moyens modernes de formation, faiblesse des bourses, hausse des frais de scolarité à l’université, manque de cités universitaires assurant le logement et la nourriture, misère des universités, splendeur des grandes écoles où souvent les élèves sont payés ou voient leurs parents payer des sommes astronomiques pour la formation de leurs rejetons. Très grandes inégalités entre lieux d’enseignement assorties de tripatouillages contre la carte scolaire via les bonnes options, notamment en langue étrangère. Pas de salles de réunion pour les enseignants, pas de bureau dans l’école. Pas de répétiteurs et d’animateurs, peu de pions, plus ou presque de médecine scolaire… Mauvaises passerelles entre filières pour changer d’orientation, peu de rattrapages possibles sauf les antédiluviens cours par correspondance et la maigre promotion sociale (dont FPC où les dotations en temps ont été remplacées par une ridicule enveloppe financière de 500 euros par ans) par le CNAM ou l’AFPA, du reste à l’abandon. C’est que tout cela, madame Bouzigues, a un coût.
Les méthodes pédagogiques encouragent la reproduction sociale des façons de penser car elles sont fondées, encore et encore, sur le « modèle et l’écart » : le maître transmet le modèle d’en-haut à des élèves assis en rangs d’oignon et par des examens ou tests vérifie qu’ils restituent bien le modèle. Pas de pédagogie moderne : travail en groupe, débats, pédagogie de la découverte… Peu d’outils modernes d’acquisition des contenus : simulation, jeux de rôle, méthode des cas… Rôle de l’enseignant de transmission de sa seule discipline, en solo avec une pédagogie descendante et autoritaire. Evaluation fondée sur la stigmatisation par des notes punitives au lieu de l’encouragement et de l’aide par une évaluation de mesure des progrès et de facilitation de la motivation.
De plus en plus, la formation délaisse la culture générale d’adaptation et de compréhension au profit de l’opératoire et de l’instrumental directement applicable dans les boîtes. Rappelons qu’autrefois l’Education nationale donnait les fondements et les entreprises fournissaient la formation professionnelle ; mais c’était une charge insupportable vis-à-vis de la concurrence étrangère… EDF, par exemple, a zigouillé tout son système de formation interne, à commencer par ses écoles de métiers et ses centres de formation de l’encadrement.
Bref, tout cela se voit dans les comparaisons internationales où la France se distingue par sa dégringolade en moyenne, par le maintien d’un bon niveau pour « les meilleurs » et par les inégalités. Le seul bon correctif apporté actuellement est la promotion de l’enseignement primaire car, effectivement, les jeux sont joués essentiellement dans le bas-âge, notamment au niveau du langage et des premiers fondamentaux de la formation. Alors, de la fin de l’ENA (qui des autres grandes écoles, ces séminaires de l’aristocratie ?) on s’en bat l’œil. La classe dirigeante trouvera un autre moyen de se reproduire toute seule. C’est cela la démagogie : essayer de faire plaisir aux mécontents sans avoir étudié les causes profondes des problèmes en propulsant un bilboquet symbolique dans le débat en espérant qu’il n’aura pas lieu.

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