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De quelques notions de philosophie politique étrangères à Mac-Tron

Classé dans : politique — 08/13/2019 @ 8:09

Pour se draper dans sa conception verticale, centralisatrice, absolutiste et néolithique de l’exercice du pouvoir, Mac-Tron se passe aisément d’éléments de réflexion politique pourtant bien établis et depuis fort longtemps. Ou, hypothèse plus simple, il ne les connait même pas car à l’ENA on se fiche totalement de la pensée politique. On n’y apprend que de la gouvernance, de la comptabilité, des ruses politiciennes, de la communication, etc. En fait les seules techniques manipulatrices de l’exercice du pouvoir. Cela laisse la part belle aux démocratures illibérales et aux fausses démocraties représentatives. On a déjà vu la différence entre autorité et pouvoir, entre légalité et légitimité. Il nous reste encore des différences essentielles à examiner de près afin d’aider à « déconstruire » les thèses du pouvoir qui en appelle sans cesse, contre les opposants, à la démocratie, à la république, à l’ordre public.
Commençons par différencier la démocratie et la république car on peut parfaitement avoir une république sans démocratie et l’inverse, une démocratie non républicaine. On peut évidemment avoir ni démocratie, ni république quand la 1ère est faussée et la seconde inexistante ou, naturellement dans le cas des dictatures religieuses, politico-idéologiques ou kleptocratiques. C’est notamment le cas des USA et de la France qui se voilent derrière ces concepts mais sans les appliquer.
La république, c’est la recherche du bien commun, la prise en charge de l’intérêt général, le respect de la justice et de la dignité égale de chacun, de la liberté individuelle, le règne du droit dans le territoire, la défense de la communauté politique dans un destin commun, le respect du pluralisme sociétal. C’est tout cela qui confère la légitimité aux titulaires de l’exercice du pouvoir politique républicain. La république, c’est un projet de bonne vie en commun par-delà les différences, c’est l’équilibre entre les droits individuels égaux et universels et les droits de la collectivité politique en tant que communauté de destin. La démocratie, c’est seulement la participation égale de tous à la prise en charge du politique, lequel n’est pas forcément assis sur la justice comme on le voit dans les démocraties à l’anglo-saxonne où les inégalités sont démesurées. La démocratie se contente des droits-libertés et des droits-participation et peut négliger les droits-créances des individus sur la société. La démocratie n’a pas de projet ex ante ; le projet commun résulte d’un procès électoral dont le moins exige que sa définition ne soit pas faussée par une captation de la démocratie par une oligarchie ou une ploutocratie ou une aristocratie élitiste comme dans le cas de la France énarchique. C’est pourquoi la démocratie n’est souvent que la légalité de l’ordre établi, ordre défini par qui ? Par les représentants élus formant la majorité législative. Le serpent se mord donc la queue et ce « désordre établi » assure le pouvoir seulement légal de ceux-là mêmes qui l’ont mis en place par la loi ! Cet ordre n’est qu’autoréférentiel et ne saurait être justifié que par une norme de rang supérieur, la légitimité, comme le prouve le théorème de Gödel. La démocratie ne saurait suffire pour constituer une république orientée vers la justice et le bien commun. Inversement, une république non démocratique verse très facilement vers la dictature. On peut donc conclure que la démocratie sans la république a peu de chance d’^ter vraiment démocratique et que la république sans la démocratie devient aisément une oligarchie. Ce qu’il faut donc viser en tant qu’objectif politique commun, c’est une république démocratique pour tout le monde comme communauté de destin et comme projet collectif déterminé, si j’ose dire, à armes égales par tous les citoyens. Et il ne faut pas sous-estimer que la république non démocratique s’adonne facilement au nationalisme et à la chasse aux émigrants ou exige leur assimilation. Mais la seule démocratie favorise le clientélisme et permet aux candidats populistes de s’appuyer sur les éléments les plus droitiers de la population comme le monter si bien Trump. Ce qui confirme que la république sans la démocratie n’est pas la république.
Cette république démocratique a un problème perpétuel et majeur : celui d’assurer l’union politique dans la diversité et la pluralité culturelles, sociales, politiques. Les politiques, face à l’évidence du pluralisme, n’ont que les mots unité et rassemblement « national » à la bouche, ce qui que de la méthode Coué. Il n’y a pas d’unité possible, ce qui est le fantasme de l’UN, mais la nécessité de chercher l’union dans la diversité et le tensions. Or cette diversité, potentiellement conflictuelle, est le ressort même de la dynamique sociale, dynamique que veulent supprimer tous les suppôts de l’ordre existant qui fait si bien leurs petites affaires. En appeler sous n’importe quel prétexte à la défense de l’ordre public, c’est manifester sa propension au refus du conflit, sa sérénité dans le calme plat, son exigence de sécurité personnelle, son confort moelleux dans les palais et les privilèges de la ripoublique. L’unité, c’est l’expression même du conservatisme social et politique. Pour faciliter la recherche de l’union dans la pluralité, je propose de distinguer trois espaces d’action sociale : l’espace privé, lieu des libertés familiales et intersubjectives de grande proximité ; mais, évidemment, cet espace dépend des autres car, par exemple, dans notre culture moderne d’égalité des sexes ou genres, on ne saurait y tolérer des pratiques contraires comme le machisme, l’excision, le mariage forcé, l’homophobie, le racisme… Nous avons, bien plus large et « distanciable », l’espace public-civil, à savoir celui de la société civile où l’on trouve la diversité collective des religions, des cultures, des positions économiques et sociales, bref l’espace des groupements en interaction dans la société pour y faire valoir et reconnaître leur identité, leurs valeurs, leurs intérêts dans le concert social ; cet espace est par construction agonistique car ses différences peuvent s’y transformer en conflits. Enfin, nous avons l’espace politique-civique. Ce dernier a pour caractéristique d’être transversal aux deux autres ; je n’ai pas dit comme les politiciens fanatiques de l’UN, transcendant ou supérieur ou encore moins extérieur à la société civile. Le politique n’est pas en surplomb ; il est dedans et au travers. Sa fonction est d’unifier, d’animer, d’impulser, de coordonner la société, de réguler les rapports sociaux et les interactions par des valeurs et des règles sociopolitiques communes. Mais si cet espace doit être neutre par rapport aux différences culturelles, religieuses ou idéologiques se trouvant dans l’espace privé ou dans l’espace public-civil, il n’en reste pas moins qu’il doit produire les valeurs, les normes et les règles de la coexistence pacifique et de la cohésion sociale. Naturellement, si l’on est en vraie démocratie, cet ensemble de moyens ad hoc pour la recherche de l’union dans la diversité et la résolution pacifique des conflits, doit être émis avec la participation de tous les acteurs, c’est-à-dire sans donner à un pseudo-corps représentatif le monopole de la construction du destin commun, de l’intérêt général, des règles communes. Il est donc question de disposer de valeurs sociopolitiques communes afin de faire en sorte que la mise en débat politique-civique des fins et des règles transversales à la société, c’est-à-dire supérieures à celles des communautés pour ce qui est de la cohésion sociale (ce qui veut dire que les groupements de l’espace public-civil peuvent avoir leurs propres règles à condition de respecter les globales décidées démocratiquement dans la discussion publique-civique de l’intérêt général). Cette différenciation des espaces sociaux nous permet de reconnaître la légitimité du multiculturalisme et du communautarisme dans les espaces privé et public-civil, tout en éliminant la possibilité que le communautarisme supprime l’espace politique-civique en le monopolisant dans une seule direction ou en transformant la communauté politique en une juxtaposition de communautés plus ou moins séparées et contenant en puissance l’exaspération des conflits.
Tirons-en une leçon politique sur ce que devrait être une réelle démocratie républicaine. La démocratie réelle ne saurait reposer sur un acte périodique, ponctuel et atomistique. Ces caractéristiques sont d’avoir de façon permanente pour but d’immerger le politique dans la société et non au-dessus :
• Une structure sociologique (et non juridique comme la fausse séparation des pouvoirs) de représentation des intérêts (et valeurs) des groupes organisés et fédérés de la société (ONG, Associations, syndicats salariés ou patronaux, collectivités locales, partis politiques, obédiences religieuses …). Cette structure est reprise dans l’organisation du suffrage qui a lieu à 2 niveaux : celui du groupement qui élit des délégués comme candidats aux élections et celui de l’élection proprement dite par tous les citoyens. Les partis n’ont plus le monopole des candidatures et les votes sont assis directement sur les intérêts des groupes sociaux au lieu du suffrage purement atomistique et individuel. C’est ce que l’on appelle le fédéralisme intégral (tout à la fois économique, politique, social, juridique, culturel) qui représente les personnes, les groupes et le pays tout entier et qui met tous les intérêts en réciprocité d’expression, de défense et de négociation. Cette structure part de la base pour se fédérer jusqu’au sommet, « son centre est partout, sa circonférence nulle part ». C’est certes de la verticalité, mais ascendante et légitime car assise sur le consentement à l’autorité et non sur le pouvoir-force.
• Un processus permanent de mise en débat, de discussion, d’expression, de négociation entre les groupes réels qui sont d’obédience sociologique (donc susceptibles d’évoluer par suite des changements en tout genre qui modèlent la société et y modifient les places respectives et relatives des groupements sociaux dans la structure sociale à représenter).
• Un ensemble double de valeurs sociopolitiques : celui relatif à l’espace public-civil (égale dignité pour tous, respect de chacun ou de chaque groupe et de leur intégrité physique ou sociale, dialogue, ouverture aux autres, éthique de la communication, etc.) ; celui relatif à l’espace politique-civique (laïcité, libertés d’expression, de manifestation, égalité politique des groupes et des personnes, négociation, respect des minorités, révocabilité des mandats (impératifs sur les fins à atteindre, non sur les moyens, la stratégie, la tactique), primat de la négociation, recherche de l’intérêt général, primauté de la légitimité (fondée sur le bien commun) sur la légalité (un député légitime doit être élu avec au moins 50 % des inscrits)… Ce sont ces valeurs qui confèrent sa stabilité à la république démocratique, valeurs que Montesquieu avait résumées en un mot : la vertu, tant des citoyens que du régime politique.
• Un droit substantiel (normes impératives et universelles), permettant d’interdire et de sanctionner les pratiques non conformes à la démocratie et à la république, au lieu d’un droit procédural, pour ne pas dire procédurier (procès ordurier), qui ne fait que permettre d’indemniser les dégâts ex-post au lieu de les prévenir (système anglo-saxon assis sur la seule légalité et rapidement phagocyté par les plus riches pouvant payer des avocats, tel l’ithyphallique, phanérogame, priapique et libidineux DSK).
Autre leçon : la république démocratique est ouverte au monde et admet l’immigration. Elle refuse la vieille assimilation de type Jules Ferry ou l’intégration plus ou moins forcée ou exigée par la droite. Mais elle nie aussi le laxisme socialo-bobo qui n’a aucune exigence et qui ne fait rien pour que les nouveaux venus puissent disposer des moyens nécessaires à leur présence comme des « poissons dans l’eau ». C’est normal car quand on adhère au SLC et à son primat du marché alors la seule règle est le « demerden sie sich » sous couvert d’égalité des chances alors qu’il faudrait aussi une égalisation des moyens nécessaires à la recherche de la vie bonne. Les immigrés n’adhéreront aux valeurs sociopolitiques du pays que si elles sont respectées dans les conditions d’existence. Comme disait à peu près Proudhon : là où est la Justice, là est mon pays. Ce qui est naturellement vrai aussi pour tout le monde car, si non, nous n’aurions pas tant d’abstentionnisme et de gilets jaunes ou de populisme régressif. En revanche, les immigrés, et surtout les « entrepreneurs de religion ou d’idéologie » qui les poussent à s’opposer afin de se tailler leur petit territoire vertical de pouvoir et de prébendes, doivent respecter le pacte social en place et figuré par ses valeurs sociopolitiques. Les immigrés ne se sentiront bien dans notre société que si elle se montre désirable dans les faits. Les « indigènes » ne les accepteront que s’ils respectent leur culture. Il y va d’un respect ou reconnaissance mutuels des identités des uns et des autres.
Et conclusion : la république authentique est fondée sur la Justice (légitimité des lois assises sur le bien commun, l’égalité des chances et les conditions de bonne vie pour tous), la justesse (équité dans les jugements d’application des règles de justice) et la justification (argumentation permettant de montrer que l’ordre social en place est juste). N’y-a-t-il pas des éléments de cette cohérence politique qui vous manqueraient, M. Mac-Tron ?

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